Le régi­ment

En 1870, la capi­tu­la­tion du gou­ver­ne­ment impé­rial face aux Prus­siens déclenche l’hostilité d’une par­tie de la France. La répu­blique est pro­cla­mée le 4 sep­tembre 1870. Paris est assié­gée. Ren­for­cé par plu­sieurs cen­taines de sapeurs-​pompiers com­mu­naux de la ban­lieue à la demande du géné­ral Tro­chu, gou­ver­neur mili­taire de Paris, le régi­ment de sapeurs pompiers s’organise pour pro­té­ger la capi­tale des bom­bar­de­ments prus­siens.
En jan­vier 1871, c’est le sou­lè­ve­ment de la Com­mune. Paris est sous la domi­na­tion des insur­gés. Le Régi­ment est désar­mé, licen­cié puis refor­mé comme « corps civil des sapeurs pompiers de la Com­mune ».
En mai 1871, la « Semaine san­glante » embrase Paris, et plu­sieurs cen­taines de sapeurs pompiers des dépar­te­ments accourent en ren­fort pour éteindre les incen­dies de Paris.
Les sapeurs pompiers de Paris, déso­béis­sant aux ordres de la Com­mune, com­battent vaillam­ment plus de deux cents incen­dies. Après la reprise de la capi­tale par les troupes gou­ver­ne­men­tales, le Régi­ment subit une réor­ga­ni­sa­tion en profondeur.

Une ère nou­velle com­mence, celle de la moder­ni­té. Les années 1870 seront celles d’un déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique sans pré­cé­dent. Le Régi­ment met en ser­vice les pre­mières grandes échelles, capables d’atteindre les étages supé­rieurs des immeubles pour opé­rer les sau­ve­tages et l’extinction des feux. Dès lors, l’élan est don­né. L’acquisition de ces engins, de plus en plus lourds, et la pour­suite des grands tra­vaux de voi­rie du baron Hauss­mann décident le com­man­de­ment et le conseil muni­ci­pal de Paris à adop­ter la trac­tion hip­po­mo­bile pour trans­por­ter les sapeurs-​pompiers. Cepen­dant, son coût éle­vé et ses incon­vé­nients incitent les ingé­nieurs du Corps à étu­dier d’emblée la trac­tion auto­mo­bile, encore bal­bu­tiante à l’époque.
À la fin du XIXe siècle, Paris est équi­pé d’un réseau moderne de trans­mis­sions ain­si que d’un dis­po­si­tif per­for­mant d’avertisseurs publics dans les rues. La trans­for­ma­tion pro­gres­sive des engins d’incendie sous l’impulsion du capi­taine ingé­nieur Krebs s’accompagne d’innovations majeures.
Dès 1885, Krebs réor­ga­nise le réseau des postes de secours et favo­rise l’implantation de postes cen­traux.
L’ orga­ni­sa­tion déve­lop­pée par le capi­taine, puis major ingé­nieur Krebs jusqu’en 1897, réduit le nombre de petits postes et déve­loppe d’importantes casernes dotées d’un arme­ment nor­ma­li­sé et puissant.

Le télé­phone rem­place le télé­graphe dans les centres de secours

Un vaste pro­gramme de construc­tion de casernes est en cours, et la moder­ni­sa­tion du maté­riel et des engins pré­fi­gure ou accom­pagne les pro­grès ful­gu­rants des sciences et des tech­niques. Cepen­dant, les condi­tions de vie et de tra­vail des hommes demeurent spar­tiates, et d’importants pro­grès res­tent à réaliser.

Le dra­peau déco­ré de la Légion d’honneur le 14 juillet 1902

Le Régi­ment est la pre­mière uni­té de l’armée à rece­voir cette pres­ti­gieuse déco­ra­tion, en récom­pense de son action de pro­tec­tion des popu­la­tions. Le début du xxe siècle connaît l’essor de la trac­tion auto­mo­bile avec les pre­miers engins d’incendie élec­trique et à pétrole.

À l’aube de la Grande Guerre, le Régi­ment est équi­pé d’un parc auto­mo­bile abon­dant et per­for­mant. Il est deve­nu un modèle d’organisation, et son exemple ins­pire les corps de pro­vince et ceux de quelques capi­tales étran­gères.
Les hommes, quant à eux, subissent un régime de ser­vice dra­co­nien. Les inter­ven­tions des chefs de corps res­pec­tifs auprès des auto­ri­tés de tutelle par­viennent à peine à assou­plir les contraintes de dis­po­ni­bi­li­té et la dure­té des condi­tions de vie.
Ain­si, et en un siècle, de néo­phytes, le sapeur-​pompiers de Paris devient un expert recon­nu de la lutte contre l’incendie, tou­jours à la pointe des méthodes, des inno­va­tions tech­no­lo­giques et des pro­cé­dures opé­ra­tion­nelles. Il peut donc, au tour­nant du xxe siècle, sor­tir du seul domaine de lutte contre l’incendie pour étendre son champ d’action au secours à des vic­times qu’il arrache sou­vent à la mort et dont il est géné­ra­le­ment le pre­mier four­niss­seur de soins. Le sol­dat du feu devient peu à peu un « sol­dat de la vie ».

D’une guerre à l’autre : le sol­dat du feu devient le “sol­dat de la vie”

Dès leur créa­tion, les sapeurs pompiers de Paris sont confron­tés tout d’abord à la pro­blé­ma­tique du secours aux vic­times lors d’incendie, puis à celle des acci­dents sur la voie publique. Seuls face à ces cas de détresse phy­sio­lo­gique, ils mettent au point les pre­miers soins som­maires et cer­taines tech­niques manuelles de réani­ma­tion.
Mais les Deux Guerres mon­diales, avec leurs cor­tèges de vic­times, vont ser­vir d’accélérateurs pour le déve­lop­pe­ment de nou­velles tech­niques de prise en charge des vic­times.
Pom­pier et sol­dat, le sapeur pom­pier de Paris l’est par­ti­cu­liè­re­ment au cours des deux conflits mon­diaux. Le Régi­ment, tout en assu­rant sa mis­sion de ser­vice public, doit contri­buer à la fois à la défense armée du ter­ri­toire natio­nal et de la capi­tale, enjeu natio­nal, mais éga­le­ment inter­ve­nir pour secou­rir les villes de pro­vince par­ti­cu­liè­re­ment tou­chées par les com­bats.
L’ écar­tè­le­ment entre ces deux mis­sions, celle du pom­pier (pro­té­ger) et celle du sol­dat (com­battre) met en exergue le dilemne du sapeur pom­pier de Paris.
Les ensei­gne­ments tirés du com­bat et de la méde­cine de guerre vont pro­fi­ter au pro­tec­teur, qui va déve­lop­per de nou­velles tech­niques pour amé­lio­rer le trai­te­ment des vic­times et sau­ver des vies.
Lors de la guerre 1914 1918, le régi­ment de sapeurs pompiers de Paris assure la pro­tec­tion de la capi­tale contre les bom­bar­de­ments, en par­ti­cu­lier en 1916 lors des raids de zep­pe­lins. et en 1918 lorsque Paris est sous le feu direct des canons alle­mand à longue por­tée.
À par­tir de 1917, fort des pro­grès réa­li­sés dans la méde­cine de guerre, le secours aux vic­times évo­lue en inté­grant les gestes de rani­ma­tion et l’appareil de ven­ti­la­tion.
Une ambu­lance et un méde­cin de garde partent en même temps que le pre­mier secours. Cette pre­mière exten­sion du domaine de l’action sur feu vers le secours aux vic­times est tem­po­rai­re­ment aban­don­née, sans autre expli­ca­tion, à la fin de la Grande Guerre. Sur le front, le haut-​commandement fran­çais, en réac­tion à l’introduction du lance flammes par les Alle­mands, demande au Régi­ment de mettre au point une arme simi­laire. C’est le capi­taine ingé­nieur Schilt qui s’en charge en conce­vant un appa­reil fixe, puis de modèle por­ta­tif.
Sur la demande de l’état major, ce nou­veau maté­riel est mis en œuvre sur le front au sein de com­pa­gnies spé­ciales de lance flammes créées par le régi­ment avec du per­son­nel issu de ses rangs.
Le conflit ter­mi­né, la France est exsangue. Le Régi­ment, qui a payé un lourd tri­bu à la Grande Guerre, éprouve des dif­fi­cul­tés à recruter.

Le com­man­de­ment a alors l’idée de for­mer une équipe spé­ciale de gym­nastes, dont la mis­sion est de pro­pa­ger l’image du corps des sapeurs pompiers pour sus­ci­ter des enga­ge­ments.
Une deuxième ten­ta­tive de voca­tion visant à déve­lop­per le secours aux vic­times a lieu à par­tir des années 20, sous
l’impulsion du méde­cin colo­nel Cot, méde­cin chef du Régi­ment. Riche de son expé­rience de méde­cin du front, ce der­nier devient un vision­naire de la réani­ma­tion pré­hos­pi­ta­lière. Son effort est axé sur le trai­te­ment et la sta­bi­li­sa­tion sur place de la vic­time, avant tout trans­port à l’hôpital, ce qui donne à cette der­nière de meilleures chances de sur­vie.
Mais la créa­tion de police secours en 1930 et l’apparition des bornes d’appel police sur la voie publique redonnent l’avantage aux tenants de l’évacuation au plus vite de la vic­time. Cette poli­tique d’évacuation au plus vite ( dite scoop and run ) tien­dra ain­si près de qua­rante ans avant le retour des idées du doc­teur Cot.

Dans l ’ entre deux guerres, le parc auto­mo­bile se per­fec­tionne. Un nou­veau moyen d’extinction appa­raît : la mousse. Le Régi­ment com­mence à prendre en charge la défense contre l’incendie des com­munes de ban­lieue limi­trophes.
Neuilly-​sur Seine est, en 1920, la pre­mière ville de ban­lieue à être rat­ta­chée au sec­teur du Régi­ment. En 1938, à la mobi­li­sa­tion, le Régi­ment double ses effec­tifs et prend en compte l’essentiel des com­munes de ban­lieue en créant des nou­velles compagnies.

Lors du deuxième conflit mon­dial, le Régi­ment met sur pied en mai 1940 un bataillon de marche, qui part au front.
Il connaît ensuite un sort par­ti­cu­lier puisque, pen­dant la période de l’Occupation, le Régi­ment est « fait pri­son­nier sur place » par les Nazis, non sans avoir, aupa­ra­vant, sous­trait son dra­peau à l’ennemi.
Après désar­me­ment, il est astreint à sa mis­sion pre­mière sous l’œil soup­çon­neux de l’occupant et de laFeuer­schutz­po­li­zei. Le Régi­ment est la der­nière uni­té mili­taire à sub­sis­ter en zone occu­pée.
Le Régi­ment inter­vient éga­le­ment pour por­ter assis­tance à de grandes villes frap­pées par les com­bats ou les bom­bar­de­ments ain­si qu’à leurs popu­la­tions, c’est le cas d’Orléans en juin 1940, puis du Havre et Cher­bourg en 1941 1942.
En 1942, le lieu­te­nant colo­nel Simo­nin dote le Régi­ment de son pre­mier insigne régi­men­taire sur lequel est por­tée la devise du Corps « sau­ver ou périr ».

En 1944, le Régi­ment, enga­gé au secours de la popu­la­tion de Rouen, paie un lourd tri­bu en vies humaines, notam­ment dans la nuit du 2 au 3 juin 1944, où un bom­bar­de­ment des Alliés sur la ville entraine la dis­pa­ri­tion de six mili­taires du Corps dans l’accomplissement de leur mis­sion.
À côté de ces mis­sions tra­di­tion­nelles, de nom­breux cadres et per­son­nels du Régi­ment s’engagent contre l’occupant.
Cer­tains rejoignent les maquis, d’autres créent le grou­pe­ment de résis­tance « Sécu­ri­té Pari­sienne » qui pré­pare et par­ti­cipe acti­ve­ment à l’insurrection de Paris et à sa libé­ra­tion en août 1944.
Ain­si, un offi­cier des sapeurs pompiers de Paris, le capi­taine Sar­ni­guet, hisse de nou­veau les cou­leurs natio­nales au som­met de la tour Eif­fel.
C’est en des termes élo­gieux que le géné­ral de Gaulle rend hom­mage à cette uni­té d’élite à tra­vers ces mots :
« Paris, libé­ré de l’ennemi sait ce qu’il doit au régi­ment de sapeurs-​pompiers. À tant de dévoue­ment pro­di­gué au long des années par le Régi­ment, la guerre a ajou­té les épreuves digne­ment subies pen­dant l’odieuse inva­sion et l’honneur des com­bats vic­to­rieux de la libé­ra­tion. »
En 1947, il est déci­dé de construire un monu­ment à la mémoire des 368 noms de sapeurs et gra­dés « morts pour la France » aux­quels viennent s’ajouter les noms de 59 « morts au feu ».

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